L’art digital, au-delà du rêve

On craignait que le numérique nous prive de beauté et d’émotions à coups d’algorithmes. Au contraire, toujours plus inspirés, les artistes de cette révolution culturelle nous entraînent dans un univers esthétique fascinant. Visite guidée.

Logiciel, algorithme, data, réalité virtuelle, intelligence artificielle, réseaux sociaux : à l’heure des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), le jargon du geek doit être apprivoisé pour appréhender ce que certains appellent aussi le « média art ». Les artistes se sont emparés de cette boîte à outils aux potentialités infinies pour renouveler leur écriture. Si cette démarche reste pour vous une abstraction totale, commencez par l’exposition du centre PompidouCoder le monde, qui décrypte cette rencontre entre les artistes et les nouvelles technologies, notamment l’utilisation et la création de programmes informatiques, les fameux, pour donner naissance à des œuvres. L’artiste japonais Ryoji Ikeda y propose deux installations associées pour la première fois afin de présenter le projet Continuum(1). Il y utilise le langage binaire informatique pour créer un environnement visuel, et des datas, ces données recueillies informatiquement notamment par nos téléphones et nos ordinateurs, pour les traduire en langage sonore. Dans ce monde en perpétuel mouvement, l’intelligence artificielle, autre miracle des progrès récents désormais capable de générer des œuvres, fait de plus en plus parler d’elle.

Preuve que l’art digital commence à se défaire de son statut encore assez confidentiel, voire du mépris qu’ont longtemps affiché les aficionados de l’art contemporain à son égard, la vénérable institution du Grand Palais lui consacre l’exposition Artistes & Robots (2). Principalement axée sur les pouvoirs de cette fameuse intelligence artificielle et sur les nombreuses questions qu’elle suscite, notamment en termes de droits d’auteur, elle revient aussi sur les précurseurs du numérique. Comme le Français longtemps ignoré, qui fut l’un des premiers, à la fin des années 1970, à exploiter les technologies alors disponibles pour renouveler son expression. «Le XXe siècle avait repoussé les limites de la peinture aussi loin que possible, il fallait trouver de nouveaux territoires», raconte-t-il.

Aujourd’hui, l’artiste, présent à la dernière édition d’Art Basel, est demandé dans le monde entier. On peut le découvrir également en ce moment en France, au Grand Festival de Verdun, où son œuvre Digital Icônes (3) est présentée, et à la Philharmonie au sein de l’exposition Al Musiqa (4), où ses arabesques numériques illustrent un voyage initiatique au cœur des mélodies orientales. Pour une immersion végétale, l’exposition Capitaine futur et la supernature, organisée par la Gaîté Lyrique (5), explore les liens entre la technologie et la création contemporaine avec au menu forêt de lianes cybernétique, roseraie électronique et nénuphars 2.0.

La matérialisation de l’inconscient

Artistes et robots

Visages en nuages de points, de Catherine Ikam et Louis Fléri, 2017. Exposition Artistes et Robots au Grand Palais jusqu'au 9 juillet 2018.

Ikam / Fléri / Adagp, Paris 2018

 

Man Ray avait transformé la photographie en art,Nam Jun Paik afait de même pour la vidéo. Quand les artistes s’approprient une technique, elle devient un mode d’expression. «Les technologies numériques permettent par exemple la matérialisation d’éléments inconscients comme les rêves», rapporte Fabrice Bousteau, directeur de Beaux Arts Magazine et commissaire de l’exposition La Belle
Vie numérique !,
qui se tenait à la Fondation EDF, où Data (6) lui a désormais succédé. On pouvait y découvrir les céramiques de Matteo Nasini, obtenues grâce à une à partir de l’activité cérébrale enregistrée par des capteurs sur des personnes endormies. Le mouvement des ondes électriques dicte la forme de l’objet, régulière pour les paisibles, accidentée pour les agités du sommeil. Ou comment produire du tangible à une époque où le réel ne cesse de se diluer dans le virtuel.

De façon plus littérale, l’impression 3D sert aussi aujourd’hui à préserver des œuvres en les dupliquant, comme cela a été fait en janvier dernier pour les statues des grottes de Yungang en Chine, classées depuis 2001 au patrimoine mondial par l’Unesco. Quant au géant américain Microsoft, il s’est amusé, en 2016, grâce à des scanners et à des logiciels de deep learning - une intelligence artificielle capable d’analyser à partir d’un grand nombre d’exemples de toiles -, à créer le «Rembrandt du futur». La création virtuelle a ensuite été imprimée en 3D pour reproduire l’irrégularité des coups de pinceaux. Cette synthèse parfaite des portraits du maître est une sorte de moyenne de toutes les données obtenues : les couleurs utilisées, la tenue des modèles, l’orientation du regard…

 

Numérisation rime avec démocratisation

 

Data arty Cabinet curiosités coraux à l'exposition «Digital Abysses», de Miguel Chevalier, qui a été présenté à la Base sous-marine de Bordeaux.