"L’ère du numérique substitue le sexy à la sensualité" : le Manifeste d’Alber Elbaz

Jusqu’au 31 octobre, le designer présente à la Maison européenne de la photographie, à Paris, Manifeste, une exposition de 150 clichés, ou le quotidien entre ombre et lumière de la plus ancienne maison de couture parisienne. Entretien.

 

À tous ceux qui n’ont jamais eu la chance d’assister à un défilé Lanvin, à ceux que la mode concerne ou émeut sans avoir eu le privilège d’en visiter les coulisses, l’exposition inaugurée, hier soir, à la Maison européenne de la photographie pourrait donner quelques clés. En quelque 150 tirages, Manifeste dessine en creux le portrait d’un créateur au travail : d’abord, les images stylisées des défilés, la beauté en tension, les corps en lumière, les coupes, les détails, les matières ; puis à l’opposé, les clichés petit format du travail d’atelier, d’une couture work in progress, brute, contrastée. « C’est une démarche introspective et non rétrospective. D’un côté la salle noire traduit ce que les gens ont tendance à penser de la mode ; de l’autre, la salle blanche reflète la réalité d’un studio de création à travers ces images non retouchées et ces toiles sur Stockman inachevées, commente Alber Elbaz. Aujourd’hui encore, beaucoup croient que dans notre domaine on se lève à midi avec une coupe de champagne. Moi, tous ceux que je connais sont de grands travailleurs. Dans les ateliers, ce sont des hommes et des femmes venant en bus et mangeant des sandwichs qui fabriquent, littéralement, les vêtements. On fait ce métier parce que c’est notre vie… Ce matin, je suis venu tôt revoir l’accrochage et j’ai éprouvé ce sentiment étrange d’être face à des instantanés des dix dernières années de ma vie. »
Le projet, ébauché il y a quelques mois, a bien failli être ajourné. En juillet dernier, quand le commissaire d’exposition de la MEP, Jean-Luc Soret, s’inquiète des délais, rien n’est commencé. « Puis nous sommes venus ici avec l’équipe et l’espace nous a donné les réponses », poursuit le designer.

 

Insoutenable légèreté de l’être

Mardi matin, M. Soret dévoilait finalement cette installation, visible jusqu’au 31 octobre au premier étage du centre dédié à la photographie contemporaine : « J’aime demander à des artistes de disciplines différentes de porter un regard sur la photographie. Alber Elbaz nous a fait ce bonheur immense d’orchestrer spécialement pour nous cette exposition. Nous avons reçu auparavant à la MEP des créateurs, comme Karl Lagerfeld et Yohji Yamamoto. Avec Alber, c’était une expérience étonnante. Au fond, il s’est intéressé au tissu photographique, à la photographie sous toutes ses coutures, présentée sur textile, sur papier baryté, sur des plaques d’aluminium et sur lightbox. Il a habillé nos murs, comme il l’aurait fait d’une jolie femme. »
« Ici, ce n’est pas un musée où l’on révèle une œuvre achevée avec cette idée de la perfection, renchérit Alber Elbaz. Ici, c’est une “maison”, les choses y fluctuent, changent, et cela fait écho à notre propre maison, toujours en mouvement, jamais statique. » Sans l’hystérie qui colle trop souvent au milieu de la mode.

 

"L’ère du numérique substitue le sexy à la sensualité" Alber Elbaz

Dans un monde obsédé par la nouveauté, M. Elbaz est de ces rares créateurs dont le travail est dicté par une forme d’intemporalité, par un point de vue davantage que par l’air du temps, par une insoutenable légèreté de l’être teintée de mélancolie et d’ironie. Présentées sans souci de chronologie, les images des collections de ses débuts en 2001 à nos jours dessinent un style, une atmosphère, comme si le temps n’avait pas prise. Pourtant, il concède quelques changements à l’aune de la « modernité » : celui qui, selon la légende, ne possède ni adresse e-mail ni compte Instagram a fait entrer les écrans dans son laboratoire de création. « Je travaille avec beaucoup de femmes - la grande majorité des employés de la société - et j’écoute, j’observe beaucoup nos clientes. Or, de plus en plus, quand je m’occupe des essayages, et je ne parle pas des célébrités, je vois qu’elles se prennent en photo. Le smartphone a pris la place de l’œil et du miroir. Elles sont plus attachées à se voir sur l’écran que de savoir comment elles se sentent dans le vêtement. Nous vivons à travers nos tablettes et nos téléphones, à mettre en images le moment présent. Nous ne regardons plus, nous filmons. Nous n’écoutons plus, nous enregistrons. Et nous ne parlons plus, nous téléchargeons. On peut le regretter mais on ne peut occulter ce bouleversement. Désormais, quand je crée une robe, je la regarde avec mes yeux, j’observe son reflet dans le miroir et je vérifie l’effet sur un écran. Je constate seulement que pour beaucoup de marques seule l’image que l’on va diffuser sur Internet suffit. On photographie le devant en oubliant ce qu’il y a derrière : le corps. Et puis j’aime tellement les dos, qui recèlent les secrets, une sensualité... L’ère du numérique substitue le sexy à la sensualité. »

 

Alber Elbaz sans filtre, les clichés de l'exposition

 

James Bort

 

Des ateliers à la dramaturgie du défilé

La raison d’être de cette exposition : témoigner que, si le digital est incontournable, rien n’existerait sans les ateliers et le laboratoire. « Pour se dessiner un superfutur, il ne faut pas oublier d’où l’on vient. » Il rappelle aussi que l’image a toujours joué un rôle déterminant dans la création. Au début de la couture, il y avait l’illustration qui existait par le trait, la ligne, les détails. Puis l’émergence de l’appareil photo a épuré la représentation, la perception de la mode. De nos jours, les social media aplatissent le vêtement réduit aux deux dimensions d’une page blanche virtuelle.

 

"Je préfère les parfums humains aux parfums de duty free "
Alber Elbaz

« Avec Manifeste, je voulais aussi montrer la place à part, la force de la mode française. La réalité de notre métier, c’est prendre un morceau de tissu plat et le travailler en 3D. J’aime sentir les mains qui ont touché les toiles du patronage. Je préfère les parfums humains aux parfums de duty free. » Pour transposer sa vision, le designer a laissé « des témoins au regard avisé » l’accompagnant depuis de nombreuses années capturer des instants fugitifs de construction, de technicité, de tension avant le défilé et de magie du podium, la dramaturgie du D-Day. Dans les caissons lumineux, les corps de But Sou Lai (portant le vestiaire Elbaz où le Néoprène ultrapigmenté flirte avec les soies liquides bleu marine, les plissés Lurex et les bijoux généreux de socialites, les rubans de gros-grain et les brocarts mordorés, les zips en biais) dialoguent avec les portraits de ces mannequins femmes (signés Mark Leibovitz) et hommes (James Bort), avec les clichés sur le vif de l’intimité des ateliers pris par les collaborateurs maison (dont la jeune et discrète art director, Katy Reiss) ou encore avec une installation vidéo mêlant images de backstage et de shows rythmée par la voix polyglotte du créateur né à Casablanca, élevé à Tel-Aviv et formé à New York.

Quand on l’interroge sur sa façon de faire vivre le legs de Jeanne Lanvin, dont la vie et le travail ont été le sujet d’une exposition au Palais Galliera ces derniers mois, il répond, sibyllin : « Quand j’ai succédé à Yves Saint Laurent (1998-2000, NDLR), j’ai passé un mois dans les archives. À mon arrivée chez Lanvin, j’ai exploré le patrimoine en une journée. Il y a des maisons de tradition, dont vous “devez” faire exister les codes. Et il y a les maisons d’héritage, dont il faut comprendre l’esprit, s’en imprégner sans tout disséquer. » C’est sans doute aussi la démarche, plus atmosphérique que didactique, de ce Manifeste bienvenu dans une industrie très - trop ? - formatée.